Terres…


Comptant

Comptant les dents du temps en trouvant plus chaque jour, et pas moins longues…


Errer, rêver

Mâchant laborieusement soudain ça n’a plus même été possible les tables étalées jusqu’à une sorte d’infini des silhouettes là-dedans parsemées nous étions tous si seuls sans doute j’ai déposé fourchette couteau autour de l’assiette creuse et attendant j’ai compté les légumes.

Pourtant ce romarin dont je gardais encore la saveur dessus mes lèvres le romarin m’a rappelé la tombe de Char là-bas droit vers le Sud j’y avais prélevé un brin je le gardais toujours dans l’un des livres les livres de ma bibliothèque il faisait tellement chaud ce jour-là entre les tombes que l’ombre avait fondu aussi et nous avions cherché longtemps jusqu’à ce que jusqu’à ce qu’un hasard m’amène à lui dans l’implacable lumière de la mort.

Me souvenant de la première fois que j’avais entendu sa voix pleine de rochers et là me retrouvant avec une coulée de vers dans moi les siens et cette phrase de St-John Perse ” Et ce n’est point errer Oh Pérégrin… ” était-ce ” Errer ” ” Rêver ” je ne savais plus quelle importance Errer Rêver la même vie je me suis aperçu soudain que je ne bougeais plus depuis de longues minutes plus loin une jeune femme me regardait vaguement inquiète j’ai esquissé une sorte de grimace on dirait un sourire elle s’est levée autour de moi il n’y avait vraiment plus rien vraiment aucune personne je pouvais donc juste maintenant plonger dans l’encre noire de la folie.


Trémières

Nos mots ne servent à rien. Nos mots sont de petites bêtes mortes que nous jetons vers l’eau claire du ciel, et qui retombent sans y laisser la moindre trace, le moindre écho.

Je pense à cela à chaque fois que les trémières partent encordées à l’assaut du silence.


Plage

Marchant sur le sable étouffant la marée en passe de monter et moi de succomber à la chaleur mais j’ai tenu jusqu’à ce que des lèvres pleines de sel courent le long de mes jambes nues et me rassurent à l’horizon une rapide vedette griffait le ciel si bleu que j’ai manqué de croire qu’un fou avait écrasé sur le monde tous ses tubes de couleurs des enfants nus minuscules choses couraient vers l’eau et revenaient en poussant de hauts cris des hurlements faussement effrayés et celui-là tombant de tout son long et en riant jusqu’au plus haut des terres que pouvait-il devenir plus tard un maçon un médecin un marin un chercheur et rien peut-être un homme au moins ce serait bien d’être simplement un homme.

Tournant dans les rues vides les parfums agités les bruits sortant des maisons aux volets bien clos et ce n’était presque pas supportable que de recevoir comme cela ces témoignages du monde en train d’aller son chemin quand on ne pouvait pas mais pourquoi donc suivre ce train ces explosions de vie.


Attendre

Attendant patientant dans le grommellement du temps son lent travail de sape je restais parfois là les mains posées dessus mes cuisses assis bien droit sur ma chaise morte assis bien droit les yeux vacants fixant la porte laissée ouverte laissée ouverte intentionnellement dehors dans le couloir il y avait toujours du bruit des bruits de pas des étudiants qui traversaient le bâtiment allaient je ne sais où leurs bavardages et parfois des nappes de silence des trous sans bruit comme si soudain tout se tendait se durcissait à chaque fois je me disais maintenant maintenant quelqu’un va venir entrer maintenant maintenant cette solitude va s’effondrer dans un remue-ménage de cristal et quelqu’un va paraître dans le rectangle clair de cette porte.

Attendant patientant douloureusement à force ma nuque était un bout de bois ça me tirait jusque dans le milieu du ventre au creux de l’être là où plus rien ne bouge que le désir l’attente de se voir bousculer serrer apaiser même on peut rêver on peut encore espérer ça.


Mosaïque

Tu as pris un à un ces lambeaux qu’abandonne le temps, tu les as posés juste devant toi, sur la table marquée de vies passées. De gauche à droite, de haut en bas, cette mosaïque dessinait plusieurs générations. Tu t’en savais issu.

Tu as regardé les visages, les yeux, les fossettes des mentons, les sourires, les figures. Tu as noté les vêtements, les modes passées, les couleurs différentes, les gris plus sombres, les blancs devenus gris. De chaque être perdu tu as fait un peu de ton miel.

Les heures ainsi se sont sauvées sous les pas de tes doigts. Tu n’as rien fait pour les retenir dans la pièce. Tu souriais parfois, lorsqu’une silhouette, une attitude, te parlaient par-dessus le grand silence de la mort. Lorsque tu as relevé la tête, le soleil se couchait sur la mer apaisée, les enfants revenaient de la plage bousculée.

Tu as laissé toutes ces images comme elles étaient, tu t’es levé, tu es allé au-devant des riantes petites filles. Lorsque la porte du jardin s’est écarté, tu as su que ton attente longue se terminait enfin : dans la pénombre juste esquissée, l’inespérée entrait.


Guetteurs de l’ombre

En attendant, en attendant cette heure que j’espère voir tout de même, même si les jours qui passent m’enlèvent chaque soir un peu de chances ; en attendant nous étions là, à parcourir ces quelques kilomètres bordés de bois, persillés de mares glauques et noires et puantes comme nos bouches ; lacérés de sentiers que nous connaissions tous bien mieux que le fond de nos poches où pourrissaient des miettes, des écorces de fruits, des morceaux de tabac, des choses dont nous ne savions pas, en les tirant de là, ce qu’elles avaient été avant, avant de sombrer dans l’oubli ; coupés en deux, en plein milieu, par une route, une sorte de route sur laquelle ne passaient que le vent et la pluie, et rarement, plus rarement, quelque vagabond dont il arriva que nous les fîmes passer plus vite, sortir de la vallée en courant, parce qu’ils avaient quelque chose dans l’allure qui déplaisait, nous déplaisait, et que cela suffisait largement pour que nous sortions les fourches, les bêches, et les chassions comme nous savions le faire depuis longtemps, la nuit des temps sans doute, à coups de pieds, de poings, à grands renforts de crachats qui les lavaient, au moins, au moins cela.

Guetteurs de l’ombre, extrait


Esplanade aube

Marchant vers les bureaux là-haut perchés vitrés ouverts la vue était vertigineuse lorsque l’on s’appuyait sur les parois rien ne semblait pouvoir nous empêcher de choir mais là c’était encore la terre dessous mes pieds enfin la terre disons le sol et des pavés, j’ai bifurqué vers le gazon pour être encore un peu vivant l’herbe poussait drue serrée entre des sortes de mailles de béton qu’était-ce donc que cela mais je sentais son élastique résistance amie rien de violent juste une sorte de présence presque vivante troublante cela m’a fait penser au ventre d’un animal géant sur lequel j’aurais piétiné il n’y avait encore presque aucun bruit que moi allant et respirant le parfum si léger mais qui allait monter des tilleuls dont les fleurs commençaient à jaillir.

Ralentissant je suis passé dessous un montage de bois d’acier de câble comment déjà une pergola qui longeait tout un côté de cette esplanade et je voyais passant dessous de la glycine des roses je ne sais quoi encore qui avalait toute la structure et j’ai pensé qu’un jour il n’y aurait plus rien à voir qu’une cascade de fleurs engloutissant ce monde-là d’acier de câble le bousculant le digérant n’en laissant rien qu’un vague souvenir des traces qui laisseraient supposer supposer quoi et une question au moins remontait en dedans mon ventre alors que je voyais le soleil se lever juste dans l’enfilade des arbres une question seulement combien de temps combien de temps ?


Bientôt…

Bientôt plus d’autre voix
que celle de mes mots,
et cela même vain…


Océan terre

Longeant la plage l’océan ce matin était d’un gris terreux au loin deux grues énormes de l’autre côté de l’estuaire telles des animaux mythiques des sortes d’êtres sortis de nulle part elles bougeaient lentement sous le vent frais de temps à autre des rouleaux blancs se cassaient sur le sable et là tout un groupe d’enfants faisait une tache colorée et bruyante j’entendais malgré l’épaisse vitre le bruit du moteur leurs cris leurs rires le moniteur de voile sans doute était plus grand bien plus qu’eux tous c’était presque un géant plus rien vraiment dans le paysage se semblait vrai réel la route était pleine de nids de poule ça secouait de toutes parts je ne pensais à rien enfin manière de parler peut-être que j’étais en passe de perdre la tête.

Débouchant sur la corniche haute le vent crachait de toutes parts j’ai pris soudain conscience du nombre de figuiers qu’il y avait dans la région et puis aussi des chèvre-feuilles partout criant leurs parfums fous chaque fois j’en tressaillais au plus profond de moi et cela faisait naître des images du passé tirées d’une gangue de temps les protégeant en fait de sorte que tout semblait exactement comme jadis dedans ma tête dedans mon âme et cela me blessait d’autant plus cependant que les haies crevaient de roses aussi et moi d’ennui d’envie de fuir de faire mon sac de fuir d’aller jusqu’à la gare et de prendre sans réfléchir le premier train le premier train en partance pour n’importe où pourvu que ce soit loin de moi.